BALLAST • Déborder le désespoir

BALLAST • Déborder le désespoir

29 janvier 2022

Une nou­velle année vient donc de com­men­cer. Et c’est sous le signe du déses­poir que l’é­cri­vain et dra­ma­turge Arnaud Maïsetti — auteur, notam­ment, des ouvrages Bernard-Marie Koltès et Saint-Just & des pous­sières — la place : l’ab­sence d’es­poir, ordi­naire et lar­ge­ment par­ta­gée, face au monde comme il file. Mais il ne sau­rait être ici ques­tion de lamen­ta­tion : le texte, dont son rédac­teur se réclame de l’é­man­ci­pa­tion com­mu­niste, convie la lutte, la colère et la des­truc­tion. Nouvelle année, et nou­velle rubrique : l’é­cri­vain s’est sai­si à sa guise de cette pre­mière « Carte blanche ».


Partir du déses­poir. Janvier.

Que le monde soit là, tout ras­sem­blé sur lui-même et s’adressant des vœux pour l’année nou­velle dit déjà quelque chose de la déses­pé­rance : où tout se pour­suit à l’identique, rien ne peut avoir lieu de neuf.

Du déses­poir, au moins, tirer les forces pour ne pas s’en tenir là. La puis­sance de la lamen­ta­tion nous arrache à l’effarement, l’illusion que tout ira bien — quand tout com­plote pour­tant, chaque jour de chaque nuit, pour main­te­nir en l’état le monde, le monde, c’est-à-dire l’autre mot pour dire la guerre en cours contre nous.

C’est le pre­mier mou­ve­ment, comme d’une fugue ; la levée : mou­ve­ment de déga­ge­ment, et que salubre soit le vent. Refuser tout en bloc de ce qui com­mence au nom de ce qui conti­nue : la domi­na­tion sur les corps et les ima­gi­naires, sur les délires, les rai­sons d’être, les his­toires et leurs deve­nirs. Le pre­mier mou­ve­ment est de déses­poir et il ne sauve ni ne console, mais donne l’appui.

Se défaire de toute espé­rance pour mieux ter­ras­ser en soi le goût des arrières-mondes comme des loin­tains rédemp­teurs : ne pas se confier aux règnes des fins au nom de ce qui se trame, là, main­te­nant, œuvré dans les fata­li­tés et les com­pro­mis, d’implacable à ter­ras­ser d’abord. C’est une des ruses les plus sour­noises de l’époque : nous confier le soin de rêver aux délices de la catas­trophe, de l’espérer même, et avec un peu de chance, elle en fini­rait pour de bon avec l’époque et son désastre — et en atten­dant, attendre ? Non, le désastre est avant tout celui dans lequel nous sommes liés, pieds et poings, et qu’à regar­der aux hori­zons, on oublie­rait que le che­min est tra­cé de notre ombre. La catas­trophe ne nous sau­ve­ra pas de main­te­nant ; plu­tôt signe-t-elle notre appar­te­nance à elle ; et qu’il n’est pas de salut, désor­mais ni jamais ; que toute pen­sée du salut nous lie à la faute, et toute faute nous condamne à expier celles que nous n’avons pas com­mises. Refuser les arrières-mondes et les après enchan­teurs, oui, pour mieux insul­ter le salut qui nous rachè­te­rait de nous-mêmes des fautes qu’on nous inflige.

Le pré­sent n’attend pas pour avoir lieu. L’urgence n’est pas à l’après : il est à l’épaule contre épaule, à ce pied à pied sur chaque ins­tant. La catas­trophe a déjà eu lieu, et l’urgence est à la pré­ci­pi­ter, encore et encore, moins pour sau­ver, que pour s’arracher d’elle.

Se confier ain­si aux forces de la des­truc­tion — main­te­nant plus que jamais.

Mais puisque la domi­na­tion sait mettre les formes pour s’imposer, voi­là qu’elle entre dans cette période où elle s’agite pour éla­bo­rer ses pro­grammes, qui sont d’autres vœux plus répu­gnants encore. Voilà des pro­po­si­tions qui noir­cissent le tableau. Et nous, que pro­po­se­rons-nous de sin­cère et de puis­sant, qui ne ser­vi­rait pas la domi­na­tion ? Toute pro­po­si­tion capable d’être accep­tée par ce monde serait par nature com­plice de son for­fait. Puis, quoi ? Se glis­ser dans la peau des domi­nants n’a rien de dési­rable, à par­ta­ger leurs cas de conscience et leurs doutes rai­son­nables, dire ce qu’il en serait du monde si on le fai­sait autre. Ce rêve aus­si, en l’état, est allié de la domination.

Ne rien pro­po­ser, non, rien : se tenir, comme porte bat­tante, dans ce qui ne fait que pas­ser et fait passer.

BALLAST • Déborder le désespoir

Bien sûr le piège, on le sait, on le sent, celui du confort de se lover, à l’abri de tout, dans ce refus intact. Qu’au refus soient asso­ciés la fuite et l’oubli — que ce qui demeure intact avant tout est ce qui entoure et enserre. Qu’à force de néga­tions, nous voi­là aus­si, et plus encore peut-être, alliés et com­plices de ce monde. De bord en bord, nous voi­là donc déses­pé­ré­ment cernés.

Dans l’incertain, ce qui piège sur­tout et se referme sur nous est la pau­vre­té du lan­gage où on le main­tient. Ces mots de des­truc­tion ; ces mots d’affir­ma­tion. Guerre au lan­gage ici encore, guerre à ce qui nous fait guerre, autour et en nous — ne rien paci­fier de ce qui nous tue.

Le désordre véri­table — celui qui met en pièce et rend impos­sible ce qui unit les êtres entre eux ou les ouvre à autre chose qu’eux-mêmes — vient de ce monde et c’est là son théo­rème. Face à lui, seul un désordre plus grand capable de dévi­sa­ger son scan­dale pour­rait le défaire : désordre contre désordre, deux mots pour deux réa­li­tés retour­nées l’une contre l’autre : lever face aux désordres de la domi­na­tion le désordre aiman­té par d’autres conju­ra­tions, son dégoût et le désir d’autres liens qui ne soient pas aux poings et dans les crânes.

Détruire ce qui dans le mot de des­truc­tion désigne seule­ment ce qui fait le vide : pen­ser le plein dans le délié des formes et que ces forces agissent. Détruire, c’est aus­si faire la place et que se dresse dans la plé­ni­tude à venir la pos­si­bi­li­té d’autres puis­sances. Oui, détruire serait défaire maille à maille, et en soi, ce qui nous détruit : la langue raciste que l’on parle, la langue domi­née qui nous parle, la langue de tou­jours qui nous sai­sit au col­let à chaque mot. « Mener cam­pagne contre toi-même » : Nietzsche ne par­lait pas là de cam­pagne élec­to­rale.

La révolte prend de vitesse. C’est sa seule allure. Parler au-delà de soi, au-delà du lan­gage — seul usage pos­sible de la langue si on veut en faire une arme, et qu’on appelle cela lyrisme, tant pis, pour­vu que ce soit ce débord et cet outrage.

Partir du déses­poir, et le débor­der. La lamen­ta­tion n’a de sens que si elle se mar­monne, entre les dents, les poings fer­més, et que le dieu l’entende, et qu’il prenne peur.

Où prendre appui, dans le désespoir ?

Si ce monde est un grand char­nier, qu’il ne le soit pas seule­ment dans la beau­té ter­rible de l’image. Chaque semaine depuis des mois, on découvre, dans les éta­blis­se­ments catho­liques du Canada, un nou­veau mas­sacre d’autochtones ; il n’a pas suf­fi de les mas­sa­crer d’abord et leur trans­mettre toutes nos mala­dies, leur voler leurs terres ensuite, ou les conver­tir — tout cela qui est une seule et même chose, un seul et même pro­gramme d’accomplissement du monde et de sa réa­li­sa­tion effec­tive par­tout et sur tous —, non, il a fal­lu vio­ler et enter­rer les cadavres sur des géné­ra­tions au lieu même des pen­sion­nats où se don­naient la leçon et l’hostie. Oui, si ce monde est bâti sur un cime­tière sioux ou cri, comme dans les vieux romans d’épouvante où reviennent se ven­ger les mas­sa­crés eux-mêmes, c’est là-bas peut-être qu’est l’axe de notre époque. Dans ces ter­ri­toires du nord, qu’on dit réserve se joue le mas­sacre et ce qui pour­rait le dévi­sa­ger, la ven­geance poli­tique, autre nom de la révo­lu­tion à venir. Réserve : chaque mot pour dési­gner chaque chose est une insulte, et d’abord les mots de « Sioux » et de « Cri », on le sait, qui dési­gnent dans notre langue un peuple par l’insulte accor­dée à ses enne­mis — alors c’est dans le lan­gage que pour­rait se jouer la contre-menée.

NDN. Dans la langue de cer­tains poètes autoch­tones du Canada, c’est le terme uti­li­sé pour se dési­gner. À pro­non­cer inté­rieu­re­ment ces lettres liées, on retrou­ve­rait le mot insul­tant en anglais, celui qu’on ne dit qu’en char­riant les cadavres — et le pro­jet civi­li­sa­teur au nom de quoi ce mot était lâché. Déposé ain­si, NDN, for­gé depuis l’insulte, mais mar­mon­né par l’écrit, dans le texte scel­lé comme dans la colère des lamen­ta­tions, celles prêtes à se jeter sur le visage, le mot témoigne digne­ment des sac­cages et du désir de ne jamais désem­pa­rer. Ceux qui ont fait Indiens les êtres qui ne l’étaient pas, mais par là les assi­gnaient à ce mot et à ce qu’il recou­vrait sous la sau­va­ge­rie à domes­ti­quer ne savaient pas qu’ils don­naient aus­si la pos­si­bi­li­té de for­ger une autre arme : qu’avec ce mot, ils dési­gnaient aus­si les forces capables de leur être opposées.

À ce point loca­li­sé dans le monde existent de telles forces — elles ne peuvent ser­vir qu’à ceux pour qui elles se des­tinent, au nom de la malé­dic­tion qui a pris corps dans le lan­gage des domi­nants pour se poser, comme une cou­ver­ture emplie de typhus, sur la peau des Premières Nations. Mais il revien­drait à cha­cun de trou­ver de telles armes, for­gées d’identique manière, puisque les insultes sont légions qui ont ser­vi à chaque ins­tant à bâtir ce monde en le nom­mant, le dési­gnant sau­vage pour jus­ti­fier de le domestiquer.

Voici donc, par exemple, NDN, une des formes don­nées du déses­poir. Elles logent dans un mot qui l’est davan­tage. Le déses­poir tra­vaille ain­si les intel­li­gences col­lec­tives qui pro­duisent nos contre-mondes, dépo­sés non pas après, dans les hori­zons loin­tains des éman­ci­pa­tions acquises, mais là, au-dedans de l’aliénation même, au cœur des choses mortes, sous la terre des pen­sion­nats autoch­tones où reposent la pous­sière et la cendre d’enfants assas­si­nés qui ne savaient pas dire leur nom dans leur langue et qui priaient dieu qu’on leur par­donne d’être massacrés.

De lut­ter, on éprouve la conti­nui­té du vivant en nous, et, de lutte en lutte, la soli­da­ri­té active des êtres à son pas­sage. C’est que la lutte ne pro­duit pas seule­ment sa lutte, elle en rend pos­sible d’autres après elle, éla­bo­rant à l’instant le récit de sa levée, somme d’expériences dont nous sommes tout à la fois issus et tis­sés. Elle dit ce qu’il en est du monde face à laquelle elle se dresse ; elle dit que cela suf­fit ; elle dit que, ici et main­te­nant, quelque chose s’arrête de ce monde-là et en trace les bornes ; elle arrête la marche for­cée de ce qui vide le ciel et rem­plit la terre de cadavres. Lutter nomme la façon d’habiter autre­ment le temps, face à quoi le monde n’est plus qu’une manière par­mi d’autres, plus écœu­rante que d’autres, de mas­sa­crer des enfants Sioux dans un pen­sion­nat chrétien.

Le déses­poir ne peut être que ce point de départ par quoi tout peut être de nou­veau nôtre : et d’abord ce monde, et d’abord ce lan­gage, et d’abord ces dési­rs qui fondent l’un et l’autre. Mais ce n’est pas par désir que le déses­poir s’impose : bien plu­tôt par néces­si­té et froi­deur, quand on regarde, métho­di­que­ment, ce qu’il en est de ce qui est, qu’on en dégage les logiques à l’œuvre, qu’on s’obstine à com­prendre com­ment la domi­na­tion s’exerce et où (par­tout) — et qu’elle est la seule loi de cette réa­li­té qui la nomme.

S’obstiner à regar­der le monde exige de s’en défaire, d’en défaire ce qui le rend possible.

Et ce qui le trame de part en part tient à l’imaginaire qui le creuse et le sou­tient : on ne fait pas la guerre à ce monde sans por­ter les armes contre cet ima­gi­naire-là armé de pied en cap de mots morts et d’images sté­riles qui ne cessent plus de des­si­ner sur la paroi le long film en conti­nu de notre appar­te­nance. On n’a pas à appor­ter de pro­po­si­tions d’améliorations à ce réel : seule­ment lui oppo­ser un autre fait de ce qu’il n’est pas — non pas le retour­ner comme un gant, mais agen­cer d’autres rap­ports où le lan­gage lui-même ne ser­vi­rait pas à ce qu’il sert, ici.

« Découper dans l’effarante réa­li­té des formes capables d’en dési­gner l’effroi » (Olivier Neveux) — tâche de l’art, d’un cer­tain art quand il n’est pas lâche et veule (autant dire : rare­ment et par sou­bre­sauts inquiets). Il n’en a pas le pri­vi­lège. Dans la guerre en cours qui se mène, dési­gner l’effroi de ce monde est de salu­bri­té publique autant que d’appeler à d’autres manières de vivre : lever l’abjection de main­te­nant pour sou­le­ver le désir d’ailleurs est peut-être un même geste ; nom­mer le désir au nom du manque tient du même mou­ve­ment de soulèvement.

Hospitalité du déses­poir qui encou­rage, sait faire venir à lui les quatre vents pour les épar­piller. Il y a des pièges ; le déses­poir sait com­bien il n’a pas de fer­me­té par lui-même, qu’il est ce balan­ce­ment ban­cal entre fra­gi­li­té et féro­ci­té, entre cer­ti­tudes et aban­dons, entre déri­sions et gra­vi­té. Il n’a pour lui que l’obstination à ne pas être indif­fé­rent, et le désir de cher­cher par­tout des peines qui le char­ge­ront davan­tage pour mieux nour­rir sa vita­li­té. Il ne cherche jamais très loin. Où qu’il regarde, la peine est là, large et ter­rible. Hospitalité du déses­poir quand il faut nom­mer la peine et lui don­ner forme.

Elle prend corps ici et là, dans quelques colères dignes, dans quelques livres qui donnent plus rageu­se­ment le désir de vivre loin des livres.

Aimer fait cela, aus­si. L’amour n’est pas la moindre des contre-manières de vivre, des com­plots insi­dieux ; des puis­sances qui sou­lèvent. Aimer non plus n’est pas sans piège, sans mal­en­ten­du, ni délire — sauf qu’aimer tient tout entier du mal­en­ten­du et du délire.

Il y a toutes les rai­sons de déses­pé­rer, qui ren­dront caduques les rai­sons de ne plus désespérer.

Partir du déses­poir et, de là, tout droit dans la colère, cher­cher sans attendre à ne pas arri­ver quelque part pour­vu que ce ne soit pas ici. Tenir le pas gagné.


Publié le 29 janvier 2022dans LittératureparArnaud Maïsetti