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Un #MeToo inversé. Depuis quelques semaines, des groupes de défense des «droits masculins» s'activent en Corée du Sud, sur les réseaux sociaux et le terrain judiciaire, pour mener la fronde contre les féministes du pays. À l’origine, c'est un simple émoji qui a mis le feu aux poudres : montrant une main dont le pouce et l'index sont rapprochés, il a d'abord été utilisé comme logo par un groupe féministe qui n'existe plus aujourd'hui, puis repris par de nombreuses entreprises et organisations. Mais les hommes sud-coréens s'insurgent que cet émoticône vise uniquement à se moquer des sexes masculins de petite taille…

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Résultat : des militants antiféministes ont lancé une véritable chasse aux sorcières contre ceux qui utilisent ce symbole, raconte la correspondante du Los Angeles Times à Séoul, citée par Courrier International . Les entreprises et organisations qui l'ont adopté sur des affiches ou des campagnes publicitaires, mais aussi les employés jugés trop féministes, sont ainsi submergés par les plaintes ou les appels au boycott. Certains d'entre eux ont même été sanctionnés ou rétrogradés pour cet usage, des municipalités ont dû présenter leurs excuses, des musées retirer des œuvres et des stars de tous horizons ont vu leur carrière menacée.

Un mouvement jeune mais radical

Car pour les groupes de défense sud-coréens qui agissent aujourd'hui, cet émoji n'est qu'une illustration de la haine profonde des hommes qui caractérise, selon eux, un mouvement féministe devenu hors de contrôle. Né récemment avec #MeToo, ce dernier s'est déployé de façon très radicale depuis. «Une fois l'idée introduite, elle s'est répandue comme une traînée de poudre», confie au Figaro Madame Lim, une Coréenne installée à Paris depuis plus de 30 ans. Avec les mêmes excès que dans les pays occidentaux. Cette traductrice et éditrice de métier déplore notamment que le mouvement ait «fait beaucoup de victimes», citant le poète Ko Un, pressenti plusieurs fois pour le prix Nobel de littérature, ou encore le cinéaste Kim Ki-duk, récemment décédé. «Il y a une tendance à la chasse aux sorcières», insiste-t-elle, avant de détailler : «Une fois qu'un artiste connu est désigné comme un harceleur sexuel, sa carrière est morte et son œuvre aussi». Comme dans nos pays occidentaux ? «Si le mouvement est plus récent qu'en Europe, ses effets sont très radicaux et l'impact beaucoup plus grand qu'en France», tempère Madame Lim.

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Cette radicalité, Aleyna, habitante de Séoul, la ressent aussi : «Il n'est pas exagéré de dire que les féministes extrêmes en Corée ont grandement sapé le sens originel du terme "féminisme"», confie-t-elle au Figaro. Avec une conséquence majeure dans la société coréenne : «Les personnes des deux sexes ont tendance à penser qu'elles sont conventionnellement et structurellement lésées par l'autre sexe et qu'elles ne sont pas traitées correctement». Cette barrière concerne tout particulièrement la jeune génération masculine, qui se plaint de payer pour les erreurs de ses aînés, et qui se sent parfois calomniée, muselée, et même désavantagée, notamment par le service militaire, obligatoire pour tous les hommes mais pas pour les femmes.

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Une hostilité au féminisme alimentée par le gouvernement ?

Dès lors, Madame Lim estime que «la naissance d'un mouvement antiféministe est tout à fait compréhensible». Et s'il est pour l'instant timide, la traductrice prévoit qu'il «se développe» si «les excès» des féministes se poursuivent. Cette hostilité se reflète néanmoins déjà dans les chiffres. En 2018, une étude menée par le Korean Women's Development Institute montrait par exemple que 65% des hommes âgés d'une vingtaine d'années définissaient le féminisme comme un mouvement de haine contre les hommes. 56,5% d'entre eux se disaient même prêts à rompre avec leur petite amie si elle se disait féministe. Et ce sentiment se répand partout dans la société. «Le féminisme est une maladie mentale» est ainsi devenu un slogan dans les manifestations des groupes de défense des droits masculins. En 2015, un chroniqueur sud-coréen a même affirmé que «le féminisme inconscient» était… «plus dangereux que l'État islamique».

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Dans ce climat social, il semble particulièrement mal perçu de se déclarer féministe en Corée du Sud. «Si je dis : "Je soutiens le féminisme", je prétends m'opposer à la plupart des hommes et les transformer en ennemis», résume Aleyna, avant d'insister : «Si une personne déclare avoir le même point de vue qu'une féministe, elle peut être traitée injustement par la société». Un phénomène exacerbé chez la jeune génération par le sentiment d'être exclu du débat par le pouvoir en place. «Le gouvernement coréen soutient plutôt le mouvement féministe, comme beaucoup d'hommes politiques de gauche», explique Madame Lim. «Le gouvernement s'est spécialisé lui-même dans la conduite de l'opinion publique en faisant appel à une certaine idéologie», abonde Aleyna. «Les hommes sont lassés par ce débat et jugent que le conflit entre les sexes s'est aggravé sous l'administration actuelle», ajoute-t-elle. La jeune femme déplore également que le débat actuel porte plus sur «le conflit entre les sexes» que sur «l'équité». «Mais il y a encore trop peu de législateurs qui s'emploient à traiter ce sujet correctement», regrette-t-elle.

À l'origine des inégalités, le confucianisme

Selon un rapport du Forum économique mondial rendu en 2020, la Corée du Sud se classe actuellement au 108e rang sur 153 pays en termes d'égalité hommes-femmes, ce qui en fait l'une des riches économies les plus en retard sur la question. D’autre part, l'écart de salaires entre les hommes et les femmes y était de 32,5% en 2020, selon les chiffres de l'OCDE. Ces différences structurelles entre les hommes et les femmes sont profondément ancrées dans la société coréenne pour une raison : le confucianisme. «La Corée est patriarcale : les hommes dominent les femmes», résume sans complexe Madame Lim, qui estime que c'est pour cette raison que «le féminisme s'est répandu aussi rapidement». Aujourd'hui, «certaines mères coréennes sont encore empreintes de cette idée patriarcale et ce sont elles qui éduquent les jeunes hommes». Les rapports entre hommes et femmes sont ainsi toujours très cloisonnés. «Les femmes coréennes préparent en général la cuisine tandis que les hommes se réunissent pour boire et manger», décrit la Coréenne exilée en France. «Les hommes sont généralement très réticents à parler de sujets tels que l'armée avec le sexe opposé, quand les femmes évoquent rarement l'accouchement avec les hommes», abonde Aleyna en guise d'exemple.

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Mais si les inégalités sont toujours bien présentes «dans les entreprises comme dans la vie quotidienne», le débat avance, selon Madame Lim. «Autrefois, dans le milieu de l'enseignement, on faisait tout pour licencier les femmes enceintes», se rappelle-t-elle. «Aujourd'hui, les hommes font plus attention, mais de façon insidieuse», notamment avec les dénonciations sur Internet liées au mouvement #MeToo. Pas question néanmoins pour la traductrice coréenne d'établir un quelconque parallèle avec la France, où elle vit depuis plus de 30 ans : «Ici, ce n’est pas vraiment patriarcal, les hommes ne sont pas aussi machos. Allez voir en Corée, vous allez vite comprendre !»


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